Ugo Bienvenu et Kevin Manach, ces deux noms indissociables ne vous évoquent peut-être que peu de choses et pourtant vous n’êtes sans doute pas passés à côté des derniers clips de Jabberwocky pour les morceaux qui composent l’album ‘Lunar Lane’ ; Fog ainsi que Holding Up. Baignants dans le milieu des arts graphiques, ils se sont fait connaitre avec quelques premiers courts-métrages intrigants et prometteurs tels que Renart – Voyage Chromatique ou encore Singing en collaboration avec Agoria. Progressivement, leurs projets ont pris de plus en plus d’envergure notamment avec l’aboutissement d’un futur long métrage, Domenica, produit par l’agence Miyu. Le moins que l’on puisse dire c’est que la proposition artistique de ces deux anciens des Gobelins ne passe pas inaperçu dans le paysage audiovisuel actuel. Découvrez sans plus attendre l’interview d’Ugo Bienvenu et de Kevin Manach.

Interview d’Ugo Bienvenu et de Kevin Manach

Quel est votre rôle respectif dans les projets que vous composez ensemble ? Quelles affinités, approches plus particulières et personnelles entretenez-vous chacun avec l’art ?

Nous travaillons à quatre mains sur l’ensemble de nos projets communs. Notre intérêt s’éveille souvent au détour d’une phrase ou d’un mot : nous abordons donc l’écriture en discutant, et d’anecdotes en observations nous montons un socle sur lequel nous prenons des notes, reportées plus tard, après décantation, dans un fichier texte bien propre. En ce qui concerne l’exécution graphique de ce texte, nous barbouillons là encore à quatre mains, des bouts de story boards, des designs, des décors. La mise en scène apparait. Une fois tout ça posé sur la feuille, nous la secouons chacun de notre côté pour tamiser ces premières intentions. Puis nous prenons une nouvelle feuille, sur laquelle l’un affine les décors et l’autre les personnages.

Nous animons le tout ensemble. Sur les projets de clips et de courts-métrages, nous faisons généralement tout à deux, sur du papier. Sur les projets plus longs ou plus onéreux (nous avons travaillé sur des documentaires et des publicités), nous animons sur ordinateur et embauchons une équipe de jeunes gens talentueux pour nous aider.

Quelles sont vos influences en matière de cinema, de musique et d’arts picturaux ?

Nous avons une fascination particulière pour les gants Mapa (ndlr : les gants pour faire la vaisselle), le velours, la brillance du métal et le mat de la peau. C’est autour de ce genre de motifs que nous nous sommes retrouvés. Au cinéma, nous aimons le rebondi d’un sein, le galbe d’une fesse, l’érection sous le velours, enchâssés dans de belles psychologies, une certaine violence et une tenue, un rythme particulier, une idée de la pudeur. Beaucoup de réalisateurs animent à leur manière ce genre de délices. Beaucoup de musiciens évoquent ces univers soyeux et arides. Beaucoup de peintres, de dessinateurs et de photographes tentent de cerner ces contours imprécis, ces gens-là nous les aimons.

Mais ce qui nous inspire encore le plus, c’est la vie, et donc la littérature. Marguerite Duras, Yasmina Reza, Wajdi Mouawad, Harold Pinter, Marcel Proust, Philip K Dick, Dostoievski, Verlaine, Camus, Barthes… Il n’y a pas de limites à cette bibliothèque.

Dessin interview d'ugo bienvenu et de kevin manach

© Ugo Bienvenu et Kevin Manach, « Dessin pour le Parisianner »

 

Prenez-vous une certaine part de liberté dans l’écriture de vos projets vidéo lorsqu’il s’agit d’une commande en collaboration avec des artistes ?

Dans le cadre des clips, nous travaillons avec des musiciens que nous aimons. Nous écoutons leur musique, qui est la base de notre écriture et de notre mise en scène. En échange, nous leur demandons la liberté, condition indispensable à un travail de qualité.

Qu’est-ce qui vous amené à une rencontre et collaboration avec Jabberwocky ?

Ugo a rencontré Félix de Givry, leur label manager, sur le tournage d’Eden, un film dans lequel ils jouaient tous les deux. Félix a très vite su créer la rencontre et donner consistance au projet.

Dans la plupart des clips que vous avez produits, vous vous rattachez davantage aux codes de la bande dessiné. Pour « Holding Up », vous avez complètement changé de style graphique. Pourquoi ce choix ?

Si nous aimons la bande dessinée, nous ne travaillons pas avec des BD ouvertes sur les genoux. Notre manière de dessiner est en somme assez classique et réaliste, ce qui peut faire penser à des dessinateurs qui ont pris le même parti. « Holding Up » est un cas assez particulier, le délai de livraison étant très court. Il fallait trouver une idée rapidement exécutable. Ugo voulait expérimenter l’image de synthèse depuis longtemps, et fantasmait de Pollypocket. Il a donc pris en charge le projet, et a proposé l’idée d’une maison de poupée pour adultes faisable dans les temps.

Il y a des thèmes et une ambiance qui reviennent souvent dans vos clip tels que l’angoisse, la sexualité, la mort. Pourquoi ces éléments là sont-il récurrents ?

Comme tout le monde, nous portons en nous la mort à venir, le sexe qui la fait un temps oublier, ou la voir de très près. Nous avons choisi de traiter ces thèmes, à défaut de guerre à décrire ou de cause plus pertinente à défendre. C’est une manière personnelle de s’ennuyer et d’en parler quand même, que nous avons la chance de partager dans un pays en paix. Les conflits sont internes, et font rage en sourdine. Mais d’autres thèmes nous sont chers : la beauté, l’enfance, la nostalgie, la nature, les objets, les attitudes, la précision des gestes et leur densité.

Quels sont vos projets en cours ?

Nous préparons un clip pour Syracuse, parce que nous suivons le travail d’Antoine Kogut depuis longtemps. Nous aimerions aussi clipper Polnareff, Rodolphe Burger, Etienne Daho, Booba, Necro, Sia, parce que nous les suivons aussi depuis longtemps. Nous voudrions aussi travailler avec des morts, comme Gainsbourg, ou Schubert.

En parallèle, nous développons un long métrage, d’autres courts métrages, des BD, des expositions de dessins.

Retrouvez leurs travaux sur le site d’Ugo Bienvenu ou sur leurs Tumblr.