23h30. Le timing est serré avant le début du set à minuit et demi, mais Agoria prend le temps de répondre à nos questions en se posant tranquillement sur le canapé, dans les loges. On entend au loin le concert de Cotton Claw, nous restons concentrés. Nous sommes à la fois impressionnés, car nous connaissons la réputation du personnage, mais aussi en confiance, car il a su tout de suite nous mettre à l’aise. Retour sur un mouvement en plein essor, histoire de la Techno, et confessions, c’est ce que vous réserve l’interview d’Agoria.

Interview d’Agoria

Sébastien Deveaud est un gamin de 12 ans fasciné par Kevin Saunderson, interdit devant un live de Jeff Mills, comment Agoria s’est-il façonné à travers ces expériences ?

Put***… (rires) Interview littéraire Monsieur… Excellente question… Pour être sincère, je suis toujours entrain de me façonner. Eux, c’était quand j’avais douze ans et que j’écoutais Inner City, je ne savais pas qui il était ni ce qu’était la Techno de Détroit, c’était une surprise absolue ! Et Jeff Mills j’étais ébahi par son charisme et sa prestance, sa façon de jouer il était à fond (il mime) et c’était un vrai show, le seul DJ qui faisait des sets comme ça ! Du coup, ça m’a donné envie de m’acheter des platines, des disques, mais je sais pas si c’est ça qui m’a créé. C’est surtout qu’à l’époque la musique électronique était décriée, c’était impossible d’organiser des soirées : à chaque fois que tu faisais un truc tu finissais au poste de police, j’y ai fini plein de fois pour expliquer qu’on ne vendait pas de la drogue, qu’on faisait une soirée avec de la musique électronique, c’était notre passion. Je pense que c’est le fait d’être dans un mouvement naissant, dans les balbutiements d’un truc, c’était ma génération, c’était d’une part interdit, d’autre part hyper excitant de faire 200 bornes pour aller à une soirée et qu’on ne sache pas si on était dans une forêt, dans un hangar, dans un château, on était là avec une musique qu’on ne connaissait pas, sans aucun code, et qu’on ne sache pas où aller. C’est ça qui fait que je suis là aujourd’hui, le mouvement et son effervescence, la musique c’était le lien, c’est la globalité du truc qui était super excitant.

Pourquoi avoir choisi Agoria ?

Agoria : J’ai dû répondre 250 fois à cette question…

Clément : Ce sera la 251ème..!

Agoria : … donc tu vas trouver un lien et le mettre dessus (riant beaucoup) !

Clément : J’ai pensé à agoraphobe mais est-ce qu’il y a un rapport ? (ndlr : Le public d’Aucard au loin chante « Joyeux anniversaire » )

Agoria : Alors que c’est l’anniversaire de quelqu’un ce soir…

Lucas : Agoria, l’Agora, probablement aussi la place où les gens se rassemble, se retrouve, c’est pour ça ?

Agoria : Exactement, les soirées qu’on faisait s’appelait Agora et un jour ils ont marqué « Agoria » sur un flyer sans me dire que c’était moi, je ne pensais pas forcément à aller sur scène, je n’avais pas cette velléité, je préférai faire partie du mouvement. Deux heures avant de jouer ils m’ont dit : « Tiens Agoria, c’est toi va chercher tes disques c’est ton tour ! » … C’est comme ça que j’ai commencé.

Mon éclectisme il est aussi là, je me nourris de toutes mes rencontres, de chaque style différent, pour chaque forme d’art.

Comment expliques-tu l’éclectisme presque « arrogant » de tes sets qui font ta marque de fabrique ?

Je ne sais pas si tous mes sets sont toujours éclectiques… Ma musique l’est je pense, notamment sur les albums où je peux faire de la House, Techno, Pop, limite expérimentale ambiante. J’aime faire des choses très différentes mais les sets, comme ce soir où je vais jouer une heure et demie, on n’a pas le temps de faire un set éclectique sinon il est trop débridé. Quand tu joues 6h, 7h, 8h, là tu peux faire un truc, tu peux aller dans tous les sens !

Lucas : Parce que tu joues souvent 6h, 7h, 8h..?

Agoria : Ouais ! J’adore ! J’en ai fait un set incroyable à Amsterdam dans le noir, au Trouw… C’était incroyable y’avait une soirée « Pitchblack » avec trois-quatre artistes dont une avec Dixon, fondateur du label Innervisions, dans le noir absolu pendant 7h-8h. Tout était scotché pour qu’il n’y ait aucune lumière. Sur la fin, y avait des flashs pendant un des derniers morceaux, sur Todd Terje « Inspector Norse » c’était pas encore sorti il reste 20 minutes balance le morceau en flash. C’était vraiment incroyable. J’adore les sets longs parce qu’on fait un avec le public, on est vraiment dans une osmose et puis on peut vraiment aller très loin. On essaie d’aller vers l’efficacité sur les sets d’une heure, une heure trente.

Tu as composé quelques titres pour la BO de Go Fast, tu travailles avec Jan Kounen, tu travailles avec Nicolas Becker, tout ça dans ton travail, comment est-ce que cela résonne ?

Effectivement Nicolas Becker est un ami, et c’est lui qui a fait tout le sound design de Gravity. On travaille souvent ensemble et cette semaine à New York on a fait une exposition à l’Armory Park, c’est immense ! Faut que vous y alliez, c’est à Manhattan, c’est démentiel. Du coup, Nicolas Becker m’a présenté Philippe Parreno qui fait de l’art contemporain, et c’est la première fois qu’un artiste français à une exposition aussi longue à New York, pendant deux mois, à l’Armory Park, dans l’histoire de l’art français c’est jamais arrivé. J’ai fait vingt minutes de musique pour lui et tu parles de Nicolas Becker donc lui pour ça il est vraiment très impliqué dans toutes ces recherches sonores. Je suis content, tu vois je fais à la fois des choses pour le cinéma, pour l’art contemporain, je suis dans un festival à Tours, vraiment j’adore ça. Mon éclectisme il est aussi là, je me nourris de toutes mes rencontres, de chaque style différent, pour chaque forme d’art.

Est-ce que tu peux former un parallèle entre cinéma et musique, par exemple écrire un scénario et une chanson est ce que tu penses que cela comporte des similarités ?

Oui c’est très similaire parce que  c’est toujours une histoire de trame, un morceau c’est une trame, comme un film, c’est qu’est-ce que l’on incarne, ce que l’on a envie de dire, à la fois dans un morceau, un bon morceau c’est quelque chose en toi que tu dois sortir, c’est des questions du style comment est-ce que tu vas l’incarner, comment tu composes ça, t’as une histoire, des prémices, une attente, une frustration, parfois un break puis une apothéose ; dans un film c’est un peu la même histoire, tu mets en place des personnages, tu les façonnes et ils se mettent en route, les rebondissements arrivent, beaucoup de choses sont similaires, soit dans la surprise soit dans la frustration je pense que c’est souvent le cas. Un bon scénar’ , un bon morceau, c’est soit parce qu’il est surprenant soit parce qu’il joue avec nos nerfs jusqu’à arriver à la délivrance.

On dit souvent que la musique électronique est frustrante, tu es d’accord avec ça ? Sur la tension, sur les nerfs …

Alors, c’est pas forcément vrai pour toute la techno, c’est souvent parce qu’ils sont fait pour être mixés avec d’autres morceaux, faut pas oublier qu’il y a énormément de morceaux qui sont des tools pour DJ, pour en jouer deux ou trois en même temps, pour une osmose et Jeff Mills fait ça très bien. On a cette dynamique qui permet d’éviter ces moments extatiques. Je crois aussi que la musique électronique est une musique de transe, plutôt que de frustration en jouant sur l’attente jusqu’à la délivrance, l’explosion.

Par rapport au cinéma, on a vu que Jeff Mills a composé la BO de Woman On the Moon, Nicolas Jaar a fait The Color of Pomegranates, ainsi que le dernier film de Jacques Audiard qui a gagné la Palme d’Or à Cannes, est-ce que tu aimerais faire ça, est-ce que c’est en projet ? 

Comme tu l’as dit j’ai fait la BO de Go Fast, je bosse sur plusieurs long métrages notamment pour Jan Kounen, qui a fait 99 francs, Coco Chanel, Doberman, Blueberry… On a beaucoup de projets ensemble, ainsi qu’avec Philippe Parreno qui travaille sur des long métrages. Je suis vraiment là dedans, j’adore le cinéma, j’ai fait des études de ciné et je suis heureux de joindre les deux. Je me suis associé avec la directrice d’UGC qui s’appelle Brigitte Maccioni, on réfléchit beaucoup à quels sont les ponts entre musique électronique et cinéma. J’étais à Cannes, j’étais content de pouvoir déjeuner et diner avec Jacques Audiard, d’avoir vu son film, et puis de voir que les frères Coen c’est quand même pas n’importe qui. Il lui ont donné la Palme, c’était un moment assez fort. Deephan est un très bon film, je suis fan de Jacques (ndlr : Audiard) et donc c’est Nicolas (ndlr : Jaar) qui a réalisé la musique. Quand je suis à New York, je lui envoie un mail, on essaie de se voir, on a déjà joué deux trois fois ensemble et j’aime bien, on s’entend bien. Effectivement il est à la fois très discret et présent, surprenant.

Est-ce que tu peux nous parler d’Agoria presents 360 ?

C’était cool ça, on va le refaire mais c’est vraiment pas simple de trouver des lieux qui puissent fonctionner … On a commencé par quelque chose de dingue quand même … Concernant l’Aiguille du Midi on a eu une chance de fou, la veille c’était fermé, le lendemain c’était fermé parce qu’il y avait trop de vent la veille, et le lendemain il faisait trop froid, les câbles étaient gelés c’est-à-dire que c’est quand même des conditions extrêmes, un bol monstre … Tu es là, tu joues à 4000 mètres d’altitude, et c’est magique parce que t’as à la fois 80 personnes qui ont réservé, tu peux pas accueillir beaucoup de monde, c’est très privé, et c’est aussi des moines tibétains, des péruviens qui sont là en pèlerinage, c’était complètement ouf … T’avais des mecs en aile volante qui se jetait au dessus de nous quand on jouait parce qu’ils ont appris qu’on faisait ça et ils se sont dit on va venir on va filmer, c’était absolument dingue. L’idée c’est pas d’être omniprésent, je suis capable de faire 4 dates en 24h, c’est surtout de créer un parcours avec des lieux insolites, on a fait l’hôtel du Montenvers qui est sur la mer de glace qui est fermé et qu’on a ré-ouvert juste pour l’événement, c’était presque un manoir hanté c’était génial. Comme je viens d’une époque où on était à chaque fois dans des lieux décalés ça me manquait, ce projet 360 c’est ça, s’approprier des lieux décalés et d’en faire des moments uniques qui vont rester gravés pour tous. C’est vraiment ça, c’est pour ça qu’on ne l’a pas refait depuis, on voulait le faire dans une prison mais ça n’a pas marché, pour faire des trucs qui ne soient pas que festivals et clubs, magique, unique et que tu ne revivras pas autrement.

Aujourd’hui on ne peut plus faire ça, tout est toujours légal, ce n’est plus possible de refaire comme avant puisque ce n’est plus interdit. A l’époque c’était interdit, et aujourd’hui on a toujours les autorisations, de façon privée, et c’était la préfecture qui annulait l’événement parce qu’ils avaient peur du mouvement de foule, que le truc soit déjanté et que tout parte en couille, qu’on mette le feu à une forêt, qu’un hangar désaffecté s’écroule sur 15 personnes dont la fille du préfet … Les enjeux c’était de prévenir le scénario Projet X qu’ils maîtrisaient à l’époque … (rires). Aujourd’hui tout est très encadré, entouré … C’est plus possible de faire des choses illégales.

Tu es Lyonnais, tu as participé à la création du festival Nuits Sonores, je voulais savoir si cette ville avait un impact dans ton travail, puisque tu as l’air d’être investi là-bas, tu avais un studio aussi, Circle Room (Agoria check Clément pour le nom retrouvé), qu’est-ce que Lyon t’apporte dans cette espèce d’échange donnant-donnant ?

Comme il n’y avait rien à l’époque, on s’est dit qu’il fallait faire bouger les choses de l’intérieur, donc on s’est dit que la meilleure façon c’était de s’associer avec les pouvoirs locaux publics, la mairie de Lyon, pour pouvoir créer un festival et c’est comme ça que le festival Nuits Sonores est né. Ça part d’une demande de la mairie, et comme on était les mecs actifs on a été en première ligne et on a pu le fonder. Je m’occupais de la programmation, et on a essayé de faire venir Laurent Garnier et il hésitait, et depuis la troisième ou quatrième édition il est venu chaque année, c’est devenu un résident du festival. Désormais, j’ai fait 15 ans et j’ai décidé d’arrêter, afin de laisser la place à d’autres artistes locaux, il y en a qui sont très intéressants et il faut faire passer le flambeau. Kosme, un excellent DJ, j’aime beaucoup. Émilien est très bon, et c’est à lui maintenant de reprendre le flambeau.

T’es un des fondateurs d’InFiné, tu es parti en 2011, pourquoi ?

J’en avais marre, y a plein d’histoires et c’est pas forcément le lieu, pas besoin d’un déballage public ça sert pas à grand chose. C’est aussi très compliqué de tout faire, c’est difficile de faire et de la musique, et du cinéma, de tourner, de vouloir t’occuper d’artistes, d’avoir un label, et comme je fais ma propre musique je passe beaucoup de temps en studio. C’est vraiment difficile de pouvoir tout faire …

Quel regard portes-tu sur la Techno actuelle qui connaît depuis un an un net regain ?

Bah je suis ravi ! Je trouve ça génial, c’est incroyable qu’il y ait un tel engouement, ça ne me surprend pas non plus vraiment, il y a cinq ou sept ans je disais que toute la génération qui est née avec la musique électronique ne pourra forcément que baigner là-dedans et la prendre et en faire un mouvement encore plus massif que celui que nous on avait. Les jeunes artistes de la nouvelle génération vont faire un grand carton et je leur souhaite. Après, le petit écueil c’est que ça va être encore comme ça pendant deux ans et je pense que les nouvelles technologies vont faire que, il n’y aura non pas une révolution musicale avec un nouveau style musical mais je pense qu’on va de plus en plus avoir une nouvelle façon d’appréhender la musique. Ce ne sera plus uniquement une source sonore, ce sera coupé avec d’autres formes d’art, et c’est ça qui m’intéresse actuellement et c’est pour ça que j’adore travailler avec des artistes contemporains, des sound designers, des ingés son parce qu’on réfléchit tous à une façon de vivre cette musique à un autre niveau en étant juste morceau / disque.

On a posé la même question à Arnaud Rebotini, et lui ne voyait pas de véritable évolution… Vous êtes pourtant de la même époque et bercés tous deux par la Techno de Detroit … 

C’est très similaire bien que cela se soit quand même rafraîchi, c’est marrant parce que souvent je vois des jeunes sur des blogs qui disent que telle musique est super, c’est le nouveau son et que c’est très pointu, et qui disent d’autres choses que c’est de la merde parce que c’est pas leur came, alors qu’en fait ils aiment des choses qu’on a tous écouté y’a vingt ans et je pense que c’est une bonne chose. Tu commences par les bases quoi, je suis content de ça, je comprends ce qu’Arnaud veut dire mais il faut les bases, même si parfois c’est dégueulasse, il faut changer et vieillir, pour évoluer avec l’âge et mûrir, tes goûts seront sûrement différents mais tu aimeras toujours ce que tu écoutes aujourd’hui.

Tu parlais de musique et d’art, comment est-ce que tu appréhendes tes lives ? La musique doit-elle être accompagnée d’un visuel ? 

Je l’ai fait, il y avait une tournée qui s’appelait « Forms » et on avait écrit un projet où j’étais sur scène avec des immenses projections autour de moi et un écran. En fait, vous aviez deux vidéo-jockey, un avec moi qui me connaissait par coeur et on écrivait chaque soir un set ensemble, avec des images, des morceaux, eux se synchronisaient sur moi et il me connaissait tellement bien qu’il savait parfaitement où j’allais. C’était hyper excitant, ça nous a permis de faire plein de scènes, qu’à l’époque on aurait pas pu faire, aujourd’hui c’est plus simple mais je pouvais jouer après Radiohead ou Oasis, et t’as des gens qui chantaient les morceaux comme des fous, j’ai pas de refrain moi. Les visuels, le show scénique ça permet aux gens de non pas intellectualiser la chose et se demander s’ils aiment, mais de recevoir et de rentrer dedans, dans le game. C’est un véritable échange participatif grâce à ça.

L’EP Hélice annonce-t-il un album à venir ?

Oui bien sûr, mais il sera très différent, il est très pop..! Je bosse dessus-là. Dès qu’il sera fini, je vous passe l’info, promis ! Pour l’instant il n’est pas fini.

@agoria_officiel nous a tout dit sur lui et sa musique pour une interview géniale ! #Agoria #AucardDeTours

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