Dans le cadre de son passage au BT59, nous sommes allés à la rencontre du géant Arnaud Rebotini, créateur du label Blackstrobe Records et technoman émérite. Entre techno de salon et techno de club, l’auteur-compositeur-producteur en dévoile un peu plus sur son univers et sa nature.

Live Report

Nous voilà aux portes du BT59. L’ambiance à l’intérieur semble déjà enivrante : la soirée promet d’être riche en tapage de pied et déhanchement technoïde. Malgré un public clairsemé, les notes techno émanant du fond de la salle viennent d’emblée cueillir nos oreilles, entre kicks percutants et basses profondes. Asier, le premier technoman à se jeter à l’eau, nous propose une techno mélodique, parfois sombre et des kicks bien sentis qui nous mettent directement dans le ton de la soirée. Puis vient la performance live d’Alex Garcia, sur fond de techno lourde, puissante et percutante : un cocktail idoine avant de laisser place à la maestria de Rebotini. Au premier abord imposant et intimidant, le boss de Blackstrobe Records, rapidement, fascine et passione : la mécanique huilée des notes est mise au service du déhanchement incontrôlée des clubbers. La dualité entre techno sombre, percutante et l’harmonie acidulée et enivrante agrémentée de basses bien lourdes s’accorde parfaitement avec notre gestuelle de noctambule technoïde et teinte la prestation d’élégance. Les synthétiseurs aux milles effets n’ont cessé de nous faire taper du pied, le tout drivé par le maestro Rebotini. En définitive, la techno « Rebotinienne » est à l’image de sa carrure : imposante, massive et sans complexe. C’est après un set intense, dévastateur et atemporel que Costello, le protégé de Boysnoize Records, fait son entrée. Sa techno hybride, entre kicks percutants et electro dansante, colle parfaitement à la thématique de la soirée. Le jeune bordelais nous offre même un départ en fanfare avec « Taurus », track de son dernier EP portant le même nom. C’est une véritable claque. Cette techno acid et ces basses résonnantes sont un combo idéal pour démarrer ce DJ set. En parfait DJ hybride, il jongle avec subtilité entre titres techno (notamment l’excellent « Body Work » de Jensen Interceptor) et house. Cette soirée techno se conclut donc sur une excellente note due aux performances remarquables des artistes : nous ne pouvons qu’en redemander.

L’interview d’Arnaud Rebotini

Est-ce que tu pourrais te présenter en 5 mots ? Toi, ta personne, ta musique ?

Euh… Je sais pas..! Je suis compositeur, producteur, auteur, euh… producteur et amoureux de musique !

Pourquoi et comment t’es-tu mis à faire de la musique ?

C’est depuis que je suis gamin on va dire, c’est un désir que j’avais de faire de la musique. J’ai fait le parcours ado-guitare puis après j’ai continué à bricoler et je bricole toujours, voilà.

Comment vas-tu concevoir ta musique, l’appréhender, qu’est-ce que ça va être au fond pour toi ?

La musique que j’essaie de faire c’est souvent un mélange d’influences, de choses que j’aime bien : j’ai eu plusieurs périodes dans ma carrière et, suivant mes intérêts pour différents styles, je crée quelque chose. Voilà, ça c’est une manière générale qui provient de mes envies, de feelings de créer soit quelque chose de plus bluesy avec Black Strobe, soit plus electro, plus dark, plus techno sous mon nom. Après, les morceaux dépendent du style que j’adopte.

Pourquoi cette complémentarité entre Black Strobe et Arnaud Rebotini ?

Parce que… voilà..! On vit en 2013… euh qu’est-ce que j’raconte, 2015 et, tu vois, on a Internet, on peut donc aller vers plein de styles différents ! Moi, je veux pas me cantonner à faire de la techno toute ma vie.

Pourquoi avoir crée ton propre label et avoir conservé le nom de ton groupe pour le nommer ?

Parce que, tu vois, le groupe était connu donc le nom également et j’avais pas trouvé d’idée mieux que ça alors j’ai conservé l’appellation. Puis, c’était aussi l’idée de faire mes prods et de les sortir moi-même vu que le label est pour moi, si je puis dire : je ne signe pas d’autres artistes.

Une journée de travail avec toi, ça ressemble à quoi ?

Oh bah tu sais c’est assez simple parce que je fais de la musique toute la journée, du matin jusqu’au soir ! Après, j’ai un entourage manager qui s’occupe du label. Sinon, globalement, forcément un peu d’administratif, genre 1 heure le matin et après c’est exclusivement consacré à la création musicale.

Et du coup, dans la création musicale, ta journée se décompose entre Black Strobe et Arnaud Rebotini ?

Non non, pas du tout, on va dire que je crée par période : y a des moments où je vais faire du Black Strobe et d’autres où je vais travailler pour Rebotini puis d’autres choses aussi mais ça, c’est des projets pour plus tard.

Pourquoi utilises-tu uniquement des machines pour créer, composer ? Peut-être qu’un ordi se cache en studio..?

J’ai utilisé, à un moment donné, un ordi ! J’ai connu la période avant les VST, avant les ordinateurs portables : j’avais un Atari sampler et synthé, puis j’ai vu l’arrivée des VST donc je suis un peu tombé là-dedans avant de revenir en arrière, vers les machines analogiques. Après, j’utilise beaucoup l’ordi pour mixer, pour les compressions, pour obtenir des effets, reverb, delay, qui sont pas inintéressants mais pas du tout pour les VST. Il peut m’arriver de maquetter des cordes ou des trucs acoustiques avec des logiciels comme Contact mais pour tout ce qui est synthé c’est les machines.

Arnaud Rebotini – Live @ BT59

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Pourquoi faire ce choix de produire quelque chose d’organique, de plus matériel et donc moins mécanique en se basant sur l’instrument pur et dur ?

Je sais pas si c’est plus mécanique ou moins mécanique, après, y a des sons analogiques que des machines ne peuvent pas reproduire. La plupart des logiciels tentent de reproduire le son de ces machines là. Et comme j’ai les vraies, je vais plutôt les utiliser au détriment des imitations, ça part de là.

À quel moment est apparue cette envie de revenir en arrière ?

Le son est tout simplement meilleur, il n’y a rien d’autre à ajouter. Puis, utiliser les vraies machines c’est bien plus plaisant que de faire ça avec un clavier maître que tu vas garder 6 mois ou 1 an dans ton studio et qui va finir par péter rapidement parce que c’est assez fragile.

Comment appréhendes-tu ta performance live ? Comment vas-tu l’envisager ? Y a forcément des attentes avant d’être sur scène !

Ça dépend de Black Strobe ou de Rebotini. Pour Rebotini, on va dire que je produis de la musique de club donc ça a un aspect un peu formaté : je sais que j’ai différentes parties qui viennent des morceaux que j’ai écrit et je les interprète en live, en les enchaînant à la manière d’un DJ set mais uniquement avec des séquences de synthé.

Du coup, comment conçois-tu le début de ton live ?

Bah là, ce soir, je fais un nouveau début. J’ai jamais fait ça auparavant. J’avais envie de changer d’intro. Après, vis-à-vis de la réception du public, y a un mélange de concentration, d’excitation et de plaisir qui se forme.

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Quelle est ta conception de la techno actuelle, sachant que c’est un genre en pleine effervescence qui compte toujours plus d’artistes ? Comment perçois-tu son état actuel et son avenir ?

J’ai l’impression que les choses n’évoluent plus tellement depuis quelques années. Les jeunes restent assez classiques au final : tu vois, on se situe dans une sorte de revival de la techno sauce 90’s, les sons à la Jeff Mills, les trucs comme ça. Les choses sont un peu figées mais la formule marche tellement bien que dès que tu essaies de la changer, ça marche moins bien sur les gens. Des gars on essayait de tâtonner, de changer mais on est toujours revenu vers cette techno classique. C’est comme le reggae, le blues ou le hard rock : on a une formule originelle qui fonctionne tellement bien que personne n’a clairement envie de la changer. J’ai également l’impression que les jeunes font beaucoup un truc qui aurait très bien pu être fait il y a 20 ans. Après, l’effervescence du mouvement c’est des vagues, d’autres genres vont revenir sur le devant de la scène. C’est des phénomènes qui ont déjà existé dans la techno : dans les années 90, vers 93, la techno s’est ultra durcie allant même jusqu’à la hardtek. On voit même que, maintenant, y a un espèce de comeback du gabber ! Tout ça s’est retourné puis on est revenu à la deep house vers 95, ce côté house jazz où, justement, on est passé du hangar crado, hardcore à Saint-Germain. Après ce truc deep house, y a eu un phénomène electroclash, avec un côté un peu plus rock ’n’ roll et pop, puis on est revenu à un truc crade avant de passer à la minimale qui faisait penser à la deep donc voilà, c’est des mouvances, des allers-retours dans le temps. Puis, se taper des soirées à 140 BPM ça finit par soûler, alors quand t’entends un truc avec des accords, plus deep, plus groovy ça change donc c’est cool ! Puis ça va de nouveau te soûler parce que tu trouves ça cheesy donc c’est toujours un peu comme ça.

Ta techno est équilibrée car, en plus d’être très mélodieuse, harmonieuse, elle conserve ce côté techno brute avec le kick et les basses. Qu’en penses-tu ?

C’est vrai parce que j’ai du mal à me contenter d’un kick et d’une séquence, même si certains se disent que c’est très bien comme ça ! J’aime bien les choses un peu mélancoliques, un peu à la manière de la techno de Détroit qui était vraiment comme ça, assez mélodique. Par exemple, Underground Resistance c’est plein de nappes, de changements harmoniques, Juan Atkins aussi.

Du coup, ta techno pourrait presqu’être qualifée « de salon » ?

C’est ce que j’essaie de faire ! Dans les années 90, je disais que le monde de la techno se divisait en deux : il y avait ceux qui venaient de la discomobile et ceux qui venaient de la musique indie. Donc, ça a attiré des gens d’univers différents. Et c’est comme ça encore aujourd’hui ! T’as des gens qui sont là vraiment pour le côté teuf, drogue et des gens qui aiment cette musique parce qu’elle peut être musicale et écoutable à la maison.

Et toi, de quel côté te situais-tu ?

J’ai toujours été du côté de la techno de salon. Après, tu subis ou tu vis la techno de club surtout parce que je fais des lives ou des DJ set et ça passe en club puis, j’aime sortir aussi ! Mais je suis plus du côté calme on va dire, du côté salon et je l’assume totalement.

Du coup, te sens-tu éloigné de l’aspect du club ?

D’un certain aspect, comme je te l’ai dit ! Y a plein de trucs de club qui sont très musicaux.

Et par rapport aux artistes qui sont là ce soir, notamment Costello qui lui est vraiment axé sur le dancefloor, sur une musique faite pour le club, dansante, comment conçois-tu cette sorte de décalage entre artistes purement club et toi te situant un peu à la frontière du club et du salon ?

Tu sais que je joue certains de ses morceaux en DJ set d’ailleurs ! J’aime beaucoup ce qu’il fait. Mais là, ce soir, je fais aussi de la musique de club, c’est-à-dire que ce que je fais là est moins salon que le disque qui lui est clairement destiné à être écouté à la maison. Ce que je vais proposer là va être plus trivial on va dire. Je dois quand même prendre en compte, le lieu, l’heure, je vais pas faire une reprise du Requiem de Mozart à 3 heures du mat’ ! Au synthé ça pourrait être intéressant mais je suis pas sûr que ça soit ce que les gens attendent ce soir (rires) !

On a vu que tu avais composé la BO d’Eastern Boys et je voulais savoir si le cinéma a une quelconque influence dans ta musique, notamment au niveau des images que cet art véhicule ?

Non, pas spécialement. C’est un plaisir de travailler sur un film avec un réalisateur comme Robin Campillo, à la fois pour la rencontre artistique mais également pour la qualité du projet. Après, je laisse les gens imaginer les images qu’ils veulent avec ma musique, moi je fais juste imaginer de la musique alors si ça fait rêver les gens, tant mieux ! Après, c’est vrai que c’est une musique instrumentale que je produis alors les gens peuvent sans doute plus laisser cours à leur imagination parce que tu n’es pas dirigé par le texte, par un sens quelconque.

Et composer la BO d’un film, ça a été une réelle volonté de ta part ou une opportunité ? Je pense par exemple à Nicolas Jaar ou à Jeff Mills qui ont récemment composé la BO de films.

En fait, Robin Campillo m’a appelé parce qu’il me voulait afin que je fasse la musique de son film. Je ne suis pas allé démarcher des réalisateurs pour faire ce genre de projet. Mais j’en avais déjà un peu fait, on m’avait déjà sollicité.

On a parlé Techno avec Arnaud Rebotini

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