Il n’y a pas encore si longtemps que ça, le monde découvrait le technopianiste Fabrizio Rat. Italien, membre de Cabaret Contemporain, pianiste, et amateur d’une techno puissante et acidulée, il sortait l’EP ‘La Machina’ en 2016. Depuis, Fabrizio Rat s’est remis en studio et c’est avec son premier LP ‘The Pianist’ qu’il réapparait sur les radars de la techno européenne. Huit titres léchés composent le disque, produit par Arnaud Rebotini, l’homme aux 1000 synthétiseurs. Ironie du sort ? Coïncidence ? Nous avons eu la chance de pouvoir interviewer Fabrizio Rat peu après la sortie de son album. Commençons par une mise en bouche avec l’extrait du live ‘Fabrizio Rat – La Machina’ filmé depuis sa main, véritable immersion aux coeurs des cordes d’un piano déchainé.

Extrait de La Machina, premier EP de Fabrizio Rat

Interview de Fabrizio Rat

Peux-tu te présenter, nous dire d’où tu viens ?

Je viens d’Italie, de Turin mais j’habite depuis 10 ans a Paris.

Comment es-tu tombé dans la musique ? Et dans la techno ?

Dans la musique depuis tout petit avec le piano, j’ai commencé à jouer de façon instinctive un clavier qui était a la maison.  La techno vers 15-16 ans, j’étais au conservatoire et en même temps je bossais dans des studios de musique électronique. C’est Alessandro Arianti, ami, musicien et video maker d’exception, qui a ouvert la porte de la musique électronique pour moi à cette époque là.

Généralement, quel est ton processus créatif ? Tu commences par trouver une mélodie avec ton piano ou tu fais en fonction de tes machines ?

Je joue avec la chance. Pour moi un morceaux doit naitre un peu par hasard, j’essaye de pousser les machines de façon à ce qu’elles puissent me surprendre, et utiliser leur capacité générative avec des paramètres aléatoires. À ce moment là il faut reconnaître quand on arrive à une idée, un son, un motif, un pattern avec un potentiel musical qui puisse être développé.

Avec le piano c’est pareil, j’essaye d’oublier les relations que je connais trop bien entre les notes du clavier avec des préparation (= objets sur les cordes). Les touches ne jouent pas la note à laquelle on s’attend. Cela  me permet de découvrir des harmonies et des sons que je n’aurais pas trouvés de façon complètement instinctive.

Peux-tu nous parler du projet La Machina ?

Les différences et les similarités entre homme et machine.

La rigueur et les imperfections des machines analogiques qui ont fait l’ADN de la techno.

Mon tempérament obsessionnel et mon attirance pour les états de perte de contrôle à travers la répétition.

La façon de jouer que j’ai développée sur le piano et sur les synthétiseurs pendent les dernières années, mécanique et infatigable.

Tous ces éléments ont sûrement joué un rôle pour la création de mon live, même si au final le projet est né un peu par hasard. Seulement après l’avoir joué une première fois en public, à Fabbrica Europa à Florence, j’ai réalisé tout son potentiel, et comment j’aurais pu le développer.

Aussi, j’ai cherché une façon de communiquer sur ce projet qui lui soit propre. Je voulais, dans un milieu musical où les artistes sont souvent poussés à mettre en avant leur visage, leur look, leur apparence, montrer au contraire l’intérieur du processus musical, le fonctionnement, mettre en avant ma main et son point de vue. J’ai donc commencé à produire toutes ces vidéos filmées depuis ma main, où on voit son action et où on peut faire le lien avec le son. Comme si on pouvait ouvrir la machine pour en apercevoir son mécanisme.

Peux-tu nous parler de Stefano Scodanibbio et de son influence sur ton travail ?

Stefano Sconanibbio était un immense contrebassiste italien. Je me souviens très bien de la première fois où je l’ai entendu jouer  : il était tout seul, sans aucune sonorisation, complètement acoustique. On avait l’impression d’entendre des sons électroniques qui arrivait de chaque coin de la salle, c’était vraiment magique. Sa façon de jouer avec les résonances et les harmoniques a énormément inspiré mon travail sur le piano, la façon de le préparer et d’en jouer.

Qu’est-ce qui est le plus difficile quand tu gères en même temps machines et piano ?

M’arrêter je crois. Je rentre dans un état hypnotique où je pourrais continuer pour toujours.

Ton piano a-t-il subi des transformations ou est-il « intact » ?

Il y a des objets et des matériaux a l’intérieur, sur les cordes, pour transformer le son, étouffer les cordes aux notes harmoniques. Et je joue avec ma main gauche aussi avec le même principe, j’effleure les cordes à certains endroits différents pour générer les harmoniques.

Si tu devais choisir un artiste avec qui jouer, ce serait qui ?

Jeff Mills.

Selon toi, quelle dimension supplémentaire apporte le live ?

Ca dépend quel live ! Je pense que généralement (avec des exceptions bien évidemment) dans la musique électronique et dans la techno le ‘live act’ est moins développé comparé à d’autre genres musicaux et il y a une grande marge d’évolution.

Pour moi le live doit être une grande prise de risque, il faut se mettre en danger, développer la technique nécessaire pour pouvoir maîtriser ses outils mais sans jamais être à l’abri de la « catastrophe » . C’est le seul moyen qui peut permettre à un live d’atteindre un niveau supérieur, de jouer avec les imperfections de l’humain mais aussi avec ses possibilités inimaginables s’il arrive à certains états d’esprit. Il faut créer les conditions pour qu’on puisse ouvrir des nouvelles portes à tout moment. Il faut une concentration totale. Il faut être à 100% dans la musique et suivre son flux, pour gérer les difficultés techniques et en même temps profiter des idées et des possibilités du moment, être avec l’énergie des gens et pour les gens. Je pense que le public aussi peut ressentir tout ça, une énergie et une concentration complètement focalisées sur la musique.

Cela dit, quand j’écoute des ‘live act’ où tout est calé à l’avance avec très peu d’interaction humaine et donc où il n’y a presque pas de marge d’erreur…. je préfère mille fois un DJ set , parce que il est sûrement plus ‘live’ que ce type de ‘live act’ au final….Du coup tout est relatif.

Comment ça a été de travailler avec Arnaud Rebotini, cet amoureux des synthés ?

On partage le même amour… donc ça a était vraiment super. Pour l’album, il m’a énormément aidé à épurer les morceaux et pousser le projet vers une direction plus radicale – ce qui convient très bien à mon idée du départ.

Le titre « Aimard » est-il un hommage au pianiste Pierre-Laurent Aimard ?

Oui, chaque titre de mon album et un hommage à un grand pianiste classique.

Si tu devais garder 3 artistes de références (tous les arts confondus), ce serait qui ?

David Lynch, Totò, Michelangelo Antonioni.

Un tableau ? The Three Dancers de Picasso

Fabrizio Rat a choisi le tableau The Three Dancers de Pablo Picasso

Pablo Picasso : The Three Dancers (1925)

Un morceau ? Step to Enchantment – Jeff Mills

Un dernier mot ? Techno