Molécule, aussi connu sous le nom de Romain Delahaye, est un artiste compositeur atypique. En effet, Joseph Roty II est le chalutier sur lequel notre pêcheur de son est parti 34 jours en Atlantique Nord. Son album, intitulé 60°43′ Nord, correspond au point le plus haut atteint par l’équipage. Avec quelques 200 kilos de matériel, Molécule a su s’inspirer de cet univers particulier pour la composition de son album.

Interview de Molécule

Molécule, ce nom traduit-il une vision du monde ou une philosophie ?

C’est arrivé un peu comme ça, sous la douche, j’ai pensé à Molécule et le but c’était d’avoir un nom assez rond phonétiquement, assez doux. On était dans la musique ambiante au début et je voulais aussi allez vers le minimalisme, la simplicité. Je l’ai trouvé un matin et je ne l’ai pas quitté depuis..! Il y a eu après plein de passerelles avec le côté expérimentation sonore et du coup j’ai plein de vieilles machines, j’aime bien tout brancher et faire des chaînages de son un peu particulier pour tester des choses et cet aspect un peu expérimentation sonne avec le nom, il n’y avait pas d’aspect vraiment scientifique au début.

Pourquoi avoir choisi un voyage en chalutier pour composer, comment t’est venue cette idée ?

L’idée c’était avant tout de vivre cette aventure humaine, et la musique en était le meilleur moyen. Quand j’ai commencé à me professionaliser dans la musique, j’avais toujours cette idée au fond de moi d’emmener des instruments sur un bateau : la mer a inspiré beaucoup de musiciens et je voulais mêler ce concept dans le processus créatif et l’aventure humaine. L’idée était là depuis longtemps et après il a fallu activer plein de réseaux pour rendre ce concept concret.

Pourquoi l’Atlantique Nord et non ailleurs ? Pourquoi la mer d’ailleurs ?

L’Atlantique Nord c’était pas forcément voulu, j’avais deux conditions et j’ai fait une sorte de calcul de bateaux quand j’ai été amené à mettre en place ce projet. Le truc c’était de trouver un bateau qui parte suffisamment longtemps pour me permettre de composer entièrement un album sur l’eau, et l’autre condition que j’avais c’est que je voulais affronter la tempête. C’est quelque chose qui me fascinait et que j’avais envie de vivre.

Quel est le but derrière cette expérience ?

Le côté humain, vivre ces conditions là au présent et puis, idéalement, j’avais un dogme que je m’étais imposé : arriver avec une page blanche sans savoir ce que j’allais composer une fois sur l’eau et de tout composer entièrement sous l’eau, de ne rajouter aucune note, rien toucher aux créations une fois revenu à terre. Cela n’a pas été facile parce qu’on a affronter des météos très très difficiles à plusieurs reprises et ce fut un vrai périple avec tout ce que cela comporte : les peurs, les angoisses, les moments de doute, de plénitude au beau milieu de l’océan, d’être dans le fond, des moments très forts en soi.

 « Je voulais affronter la tempête »

En avoir écrit un livre, sous forme de journal de bord, est-ce afin de compléter au mieux l’expérience ?

J’ai mis près de deux ans à monter ce projet, et la seule certitude que j’avais avant de monter sur le bateau c’est que la finalité ne soit pas qu’un CD. C’est mon cinquième album, et un simple CD ne m’excitait pas en soi, je voulais créer un objet, ayant du contenu nouveau pour moi en terme d’écriture, de photo ; je tenais à offrir un objet un peu inclassable en un livre de récits et de photos et un album. Il n’existe que sous cette forme en plus d’une sortie vinyle, signée chez Ed Banger, faite le 18 avril. Ce sera seulement ces deux formes.

Lors de ton voyage, tu parles de chercher des choses au fond de soi artistiquement. Qu’est-ce que tu as pu découvrir ?

Je ne cherchais pas nécessairement des choses enfouies en moi, ce n’est pas une analyse psychanalytique. Une fois en pleine mer, coupé de tout, qu’est-ce qui va me venir à l’esprit ? Comment ces conditions vont-elles m’inspirer ? C’était une grosse zone d’interrogation et l’album témoigne de la diversité des émotions et des états d’humeur que j’ai pu rencontrer avec certains moments très calmes et apaisants, d’autres plus rudes et anxiogènes. Une amplitude très forte s’est montrée entre mes sentiments vécus, c’était une expérience complètement nouvelle. J’ai appris notamment des choses d’un point de vue sonore, les notes n’auraient jamais été complètement droites, l’idée de travailler chaque texture en terme aquatique lié à l’environnement dans lequel j’étais, et puis j’en retire surtout une sorte de force tranquille d’avoir mené à bien un projet comme ça où je me suis mis dans une situation risquée, et voilà j’ai réussi à passer ça sans encombre.

Studio de Molécule / Interview de Molécule

Romain et ses quelques 200 kilos de matériels

Comment as-tu procéder pour composer dans de telles conditions ? Quels artistes t’ont le plus inspiré lors de la création dans ce genre d’univers particulier ?

Je suis parti sans musique, j’avais une véritable volonté de couper les ponts avec la terre ferme et mon processus créatif. Je fais de la musique depuis des années, tous les jours, j’ai mon propre studio et mes propres habitudes. Je voulais tout remettre en cause et, pour cela, j’ai attendu presqu’une dizaine de jours de mer avant de commencer à mettre les premières notes. Je voulais être happé par l’environnement, mes observations, et j’ai laissé les notes venir à moi, des jours je n’avais pas envie, j’étais nauséeux et la météo empêchait parfois le travail. Cela a été une mise en œuvre complexe et c’est dans la difficulté qu’on arrive à être inspiré, à ne pas être dans la tiédeur. C’était parfait !

Quelles ont été les expériences les plus marquantes de ce voyage digne de Into the Wild ?

Il y a énormément de choses, c’est une expérience globale et il est donc difficile de ne retenir qu’un ou deux moments précis. On a vécu une tempête en fin de journée, vers le 17ème ou le 18ème jour, et il y a eu une petite panique à bord : des déferlantes énormes balayaient tout derrière et les marins ont été obligés de remonter le chalut et là j’ai vraiment pris conscience qu’on n’était pas là pour rigoler, que la notion de mort était présente ; dans ces moments là, on pense vraiment à rester à flot et donc on met un peu en second plan l’aspect artistique. À côté de ça, il y a une autre image complètement à l’opposé. En fin de campagne de pêche, on affronte un très mauvais jour et je passe sans encombre une après-midi entière à faire du son et à être bien, à épouser les mouvements du bateau, de la mer, comme si j’avais adopté un peu cet environnement avec encore une fois la notion de force tranquille qui nous inonde. Il me reste encore énormément de souvenirs et d’images…

Quel genre musical ressort d’un tel album conçu si atypiquement ?

Pour moi c’est de la musique électronique malgré le fait que j’avais avec moi ma guitare, que j’utilise des sons concrets que j’ai pu enregistrer un peu partout sur le bateau. J’ai toujours été à me laisser guider par les rencontres humaines, les envies, la notion de plaisir. J’ai été amené à faire des projets très hip-hop ou dub, ces derniers jours j’étais dans la techno. J’ai voulu me donner une véritable carte blanche pour cet album et laisser les inspirations m’envahir. J’ai écrit une trentaine de chansons, j’en ai sélectionné dix, et la sélection s’est faite naturellement sur le retour à terre. Je voulais proposer à l’auditeur toutes les émotions et la richesse de ce voyage. Musicalement, je ne l’aurais pas abordé de la même manière s’il avait été fait traditionnellement : l’aventure a brisé toutes les barrières, je ne voulais pas de formatage.

Des chansons semblent évoquer des moments particuliers, notamment d’accalmie, etc. Peux-tu nous en dire plus ?

Chaque titre est vraiment lié à des moments : dans le livre, j’ai mis des sortes d’intercalaires, des radiographies où pour chaque titre la position du navire est inscrite, le jour de la composition, l’état de la mer, les instruments et les sons utilisés. Je peux les replacer sur une carte géographique et chaque titre a ses images, ce n’est pas laissé au hasard. Des gens ressentent des choses, entendent des sons sur des titres qui ne sont pas la réalité mais chacun s’approprie la musique.

Le capitaine ressent les sonorités de son bateau dans ton album, pari réussi ?

C’est un album très naturel, très volontaire. L’accomplissement est très personnel, égoïste comme dans les démarches artistiques. Ça me fait chaud au cœur, ça me touche que les gens soient sensibles à ça. Les marins ont une place importante dans ce projet, ils ont parfois participé à leur manière en me guidant, ils venaient régulièrement écouter. En revanche, je ne cherche pas l’approbation ; je ne voulais pas faire plaisir à quelqu’un en lui faisant entendre ce qu’il voulait entendre. Extrêmement plaisant mais pas recherché, c’est certain.

Comment imagines-tu la composition de ton prochain travail après cette expérience unique ?

C’est vrai que depuis que j’ai remis le pied à terre, bientôt deux ans, j’ai qu’une hâte c’est de repartir sur une nouvelle aventure. La conception du livre, trouver les bons partenaires, ça a pris du temps, mon propre label a co-édité l’ouvrage et ça m’amène à travailler sur des titres et des remixes tous les jours. J’ai comme objectif de remettre le couvert et ce serait, a priori, plutôt dans les airs..!