A l’occasion de leur passage à Bordeaux, pour une soirée avec les copains de À l’eau, on a eu la chance d’interviewer les Sheitan Brothers. Ce duo déjanté qui enflamme vos soirées. C’est un peu deux bâtons de dynamite qui ne font qu’exploser avec des tracks missilaires et des obus de dancefloor. On a passé une soirée de dingue. Comme l’ont dit les gars de À l’eau, Eclipse est venu, a vu, a bu, et ce avec les druides des musiques du monde !

About last night : @aleau_music et Sheitan Brothers 😈 🎉 #bordeauxmaville #iboat #sheitanbrothers #arabic

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Interview des Sheitan Brothers

Comment est né le projet Sheitan Brothers ?

Patrick : C’est la meilleure question sur laquelle on peut commencer ..! En fait le projet est né il y a 3 ans.  On avait tous les deux du temps à meubler, on a choisi de commencer à organiser des soirées dans un bar à Lyon qui s’appelle le Poule au Pot. On avait envie de passer la musique qu’on collectionnait tous les deux, pour Pierre-Marie de la musique moyen-orientale et pour moi brésilienne. À un moment on s’est dit qu’on allait trouver un endroit pour les jouer et on essayait de diffuser cette musique-là auprès de nos potes majoritairement.

Pierre-Marie : Et y’avait aussi l’idée d’amuser les gens qui ne s’amusaient plus trop en club, ceux qui avait la trentaine.

Patrick : Un peu blasé des soirées techno..

Pierre-Marie : On essayait d’amener un peu de second degré, un peu d’humour.

Patrick : On a donc commencé dans ce bar, et il se trouve que le projet à plutôt très bien fonctionné. Pour nous ça restait au départ un projet en dilettante, c’était plutôt pour amuser – et nous amuser – retrouver l’envie de faire la fête avec nos amis dans des lieux où on peut boire un cocktail ou des bières et se retrouver à beaucoup.

Pierre-Marie : On sortait de la période où les gens faisaient des teufs dans leurs apparts, donc fallait les faire venir ailleurs. On avait déjà usé pas mal d’apparts et du coup on se retrouvait dans cette génération, celle avec qui on a beaucoup fait la fête, c’était quelque chose d’important. Mais là on commençait à faire des teufs dans les bars, tu vois, nos bars favoris. On se retrouvait tous ensemble.

Interview des Sheitan Brothers // Photo Looping Festival

Patrick : Au bout de quelques temps, on avait tendance à aller dans d’autres clubs pour fêter la fin de soirée et juste dépenser notre cachet en faisant la fête. Sauf qu’un jour on s’est dit c’est fou parce qu’en fait aujourd’hui y’a des gens qui nous donne de l’argent pour passer de la musique.. peut être que cet argent on peut en faire quelque chose, développer notre curiosité pour certains aspects de la musique. Un soir en sortant d’un DJ set on se dit « nos cachets on va peut être les garder pour partir au Brésil » , en se disant « on va aller là-bas on va aller prendre le pouls de ce que c’est la musique là-bas pour de vrai » , c’est l’occasion aussi d’acheter des disques qu’on peut pas acheter en Europe parce que c’est hyper compliqué à trouver.

Pierre-Marie : Et puis c’était aussi de pousser le délire, de se dire « Ok bon, comment on pousse la blague un peu plus loin ? » Ca fonctionne, on met le doigt sur un truc où la musique qu’on passe touche notre public. Elle met en place quelque chose que les gens avaient envie d’entendre ou besoin d’entendre, du moins dans notre génération. A ce moment-là, on s’est dit « Ouais on va peut-être en faire quelque chose » , et c’est là que Patrick a eu cette idée de dire « Pourquoi on partirait pas au Brésil ? » . De cette idée d’aller au Brésil on a construit tout le projet, on s’est mis à économiser chaque euro qu’on nous donnait pour jouer, on a organisé des soirées pour ça, et les gens ont vachement adhérer à notre projet, c’était une sorte de crowdfunding live.

Patrick : Ouais ! Parce qu’on expliqué aux gens notre projet, notre démarche, ça a créé beaucoup de sympathie aussi auprès du public qui savait qu’on faisait ça pour le fun, pour se faire plaisir, et qui avait derrière un vrai projet pour partir au Brésil pendant 3 semaines. Du coup on a un peu plus travaillé le truc, on a commencé à enregistrer des mixes.

Pierre-Marie : On a cristallisé le projet, expliqué celui-ci et dit en quoi il fallait qu’on organise des choses et pourquoi on pouvait avoir de l’argent en échange de nous voir jouer. On a mis des mixes en lignes, très thématisé, en expliquant la musique qu’on jouait, c’était moins foutraque. De ce fait là on a commencé à construire un truc, une image, à bosser, alors qu’avant on rigolait.

Patrick : On a des vies hyper chargées on avait pas besoin de se rajouter un truc.  C’est juste que là, ça nous passionnait tellement et on a expliqué un peu la finalité des choses. De cet entre-fait, on a économisé de manière complètement artisanale des billets (d’avion, ndlr), petit à petit, on a construit toute la dynamique autour de ce voyage.

Pierre-Marie :  En 5 mois on a réussi, on jouait deux fois par semaine partout pour tout le monde. De ce fait là, les gens ont commencé à nous connaître parce qu’on jouait beaucoup. Ils se disaient « Ah ouais c’est cool, on aime bien ce que vous jouez ça change » et en même temps on a réussi à financer. Le deuxième objectif qu’on s’était fixé, c’était de jouer pour des soirées qui se passent le dimanche après-midi à Sao Paulo, qu’organise Selvagem au Paris Bar. Parce qu’on avait l’habitude d’écouter tous leurs mixes des événements qu’ils produisent eux-mêmes, et c’est là qu’on piquait la majorité de nos chansons brésiliennes !

Interview des Sheitan Brothers au Brésil

Patrick : Parce qu’eux ils sont sur place, ils ont une vraie culture de la musique populaire brésilienne. Ils avaient déjà dans leur démarche l’envie de réintroduire la musique, pas traditionnelle, mais un peu le boogie brésilien. Le réintégrer petit à petit à l’intérieur des sets et ils remettaient un peu cette musique au-devant de la fête en évacuant toute la partie électronique etc. Pour nous c’était vraiment des sources d’influences et de recherches. On s’était dit, ils ont leur résidence au Paris Bar, nous notre kiff ultime ce serait de jouer un dimanche après-midi dans ce lieu. Pierre-Marie leur envoie un mail, parce qu’il avait été en contact avec eux pour Nuits Sonores, en leur disant « je vous écris pour un projet qui n’a rien à voir mais avec nos potes on fait un peu du DJing et on n’a qu’une envie c’est de faire une fête avec vous à Sao Paulo » . Il se trouve que Selvagem n’ont pas de guest sur ces dates, c’est vraiment leur résidence à eux et là, on leur envoie des mixes qu’on avait fait et ils font « Banco ! Vous jouerez avec nous le dimanche 23 août au Paris Bar à Sao Paulo » . Nous on se dit, on a les billets, on a une date, on commence à plannifier notre voyage. On y part, on fait nos vacances aussi en même temps. On découvre Rio, on fait le trajet …

Pierre-Marie : Les pagodes aussi ! c’est quand les gens s’assoient autour d’une table et jouent des classiques. Tous les musiciens sont assis autour d’une table, et tous les gens sont autour de la table.

Eclipse : C’est un peu une boiler room …

Pierre-Marie : Carrément ! C’est exactement ça.

Patrick : Oui, parce qu’au Brésil la musique est au coeur de la rue, c’est pour les classes populaires un événement majeur parce qu’ils connaissent tous les classiques, ils viennent voir les gens jouer ces classiques, ils les chantent, les dansent. Le premier samedi on est arrivé à Rio, on était dans ce quartier qui s’appelle Santa Teresa et on se dit, étant un peu jetlag, « on fait quoi ce soir ? on est un peu fatigué » et le mec de l’auberge nous dit d’aller nous promener un peu dans le quartier il se passera peut être quelque chose. Le premier soir on arrive, on tombe sur une samba qui était dans une petite école abandonnée. Super populaire, on paie l’équivalent de 5€ pour rentrer et là, on prend la musique brésilienne en pleine tête !

Pierre-Marie : T’as 200 personnes, de 20 à 50 balais qui chantent des chansons, ils connaissent tous leurs classiques.

Patrick : C’est super dansant, c’est hyper frais, solaire. On est arrivé et là on s’est dit « Ok, on y est ! » C’est le poumon de la culture musicale au Brésil. Bref on fait nos vacances et on arrive à Sao Paulo. Nos amis de Selva Gem chez qui on dormait nous disent qu’ils nous ont trouvé une autre date le samedi et on jouera également ensemble. Bien évidemment c’était déjà au-delà de nos espérances !

Pierre-Marie : et puis ils nous accueillent chez eux et tout, tu vois, c’était génial …

Patrick : On fait cette date le samedi, qui était sur l’avenue Paulista qui est une des grandes avenues de Sao Paulo.

Pierre-Marie : Sous un pont !

Patrick : puis en fait, on commence à jouer, et on se retrouve avec 3000 personnes qui dansent comme des dingues devant nous. Et nous à jouer des trucs brésiliens qu’on aime et les gens qui chantent aussi les trucs. C’était une dose d’émotion complètement dingue, avec l’organisateur qui vient nous voir et qui nous dit « arrêtez de jouer parce que je ne gère plus la foule. Y’en a 3000 ici, y’en a encore 1000 qui attendent dehors, on n’arrivera jamais à gérer tout le truc » . On s’arrête, on stoppe cette fête et il se trouve que beaucoup de gens qui étaient passés le samedi sont venus nous voir le dimanche au Paris Bar. Et là pareil, 3000 personnes sur une place en plein centre de Sao Paulo.

Pierre-Marie : Une catharsis ! En fait tu te dis que bon, ok on aime la musique moi j’en ai fait mon métier. Patrick ça fait quand même parti de son univers, et d’une blague, d’une connerie, blague qui se passe dans la générosité, la passion, dans l’exigence (parce qu’on est là à faire n’importe quoi mais dans l’exigence de ce qu’on propose) t’en arrive là au Brésil à faire ce truc incroyable et tu te dis que tout est possible quoi !

Patrick : émotionnellement c’est énorme ! C’est dingue !

Pierre-Marie : Mais après, quelque part, le projet Sheitan Brothers, d’un petit « plus » dans notre vie, c’est devenu un truc hyper intéressant. On peut amener quelque chose à faire, en toute humilité, on n’est pas dans la révolution musicale mais tu te dis y’a de l’énergie à donner dans ce rapport. Y’a un peu de second degré, y’a plein de chose en rapport avec notre identité et qui fait que ça fonctionne.

Patrick : Bon, et maintenant, parce que ça c’est vraiment le peak time de cette histoire. On revient en France en septembre, force est de constater que beaucoup de gens nous suivaient en mode rigolade qui se disent « Ah mais en fait, vous êtes allés au bout, vous l’avez fait » et c’était pas des blagues. On revient avec de la musique et surtout avec un public qui se dit « Ils sont capables de tout ces deux là » . Nous, sur ce projet qui partait d’abord sur l’objectif de voyager au Brésil, les choses se sont inversées. Quand on est rentré, y’a des gens qui ont commencé à nous contacter pour nous faire jouer

Pierre-Marie : à écouter nos mixes aussi…

Patrick : Nous on a commencer à apprendre fondamentalement à mixer aussi.

Pierre-Marie : Ouais, faut être honnête, on savait pas bien mixer.

Patrick : Des gens nous conseillent, viennent nous voir, qui sont DJs depuis 15 ans et qui nous disent comment faire. On a un support aussi, des darons qui commencent à nous dire c’est bien ce que vous faites, mais attention faites le bien. On commence à apprendre des trucs, on récupère une résidence dans un club à Lyon qui s’appelle « La Maison Mère ». On organise des soirées une fois par mois, avec un public qui suit bien Sheitan Brothers. Et là le projet ne nous dépasse pas mais nous échappe, on commence à avoir des perspectives de calendrier, de dates etc et les choses se mettent en place à des dates clés dans notre histoire comme le Baléapop dans le Pays Basque où on mixe tous les ans depuis 3 ans, la Maison Mère à Lyon, Le Sucre où on a fait quelques interventions aussi. Nous ce qui nous amuse aussi c’est qu’on gratte petit à petit notre public à la force de la platine. Les gens commencent à nous connaître un peu mais ils ne savent pas très bien ce qui se passe donc ils viennent dans nos soirées. L’idée, c’est de les prendre et de les clouer au mur, de leur faire passer un super moment où on va tous se marrer ensemble et on gratte notre public petit à petit comme ça. C’est super intéressant pour nous.

Pierre-Marie : Nous on hallucine parce que ça part quand même d’une blague et au final, quand tu vois tout le parcours qu’on t’a raconté, y’a toujours ce côté là. Depuis le début y’a tout le côté imagerie que je fais, je suis pas graphiste, c’est Patrick le graphiste, déconnante et très référencée. Tu vois, toi t’as typiquement bien compris le bordel, c’est que tout le monde nous prend pour deux zigotos et c’est ce qu’on est, on fait ça pour se marrer et au final y’a du fond. On aime bien ce côté, on fait ça avant tout pour le bien-vivre, on est des bons vivants, et dans la musique y’a cette notion de bien-vivre, de liberté, un côté un peu libertin, un bon feeling, tout ça.

Patrick : On retrouve nos valeurs à nous dans ce projet là.

Pierre-Marie : C’est nos valeurs, c’est sérieux dans la démarche de digging, de recherche. C’est un fondamental.

Patrick : On collectionne la musique, c’est quelque chose qu’on aime même sans les mixer, récolter des pépites.. et aujourd’hui ce qui est intéressant c’est que nous aussi on se prend un peu au jeu, tout en restant dans ce truc un peu de la blague. Là on prépare un maxi qu’on veut sortir l’année prochaine, qu’on produit nous même, parce que l’idée c’est de continuer à investir l’argent qu’on peut récupérer.

Pierre-Marie : Pu.. on est mal barré, une question 20 minutes de réponse ..!

Patrick : Aujourd’hui, Sheitan Brothers est à Bordeaux pour ces raisons là en tout cas !

Photo Sheitan Brothers

Vous parliez de vos amis, mais le public de Sheitan Brothers, en général, il est comment ?

Pierre-Marie : Ca arrive seulement maintenant. Au début de Sheitan Brothers c’était nos potes, c’était clairement ça, c’est eux qu’on a fait kiffer en premier, c’était la base du projet, faire des soirées avec nos potes où on passait de la musique, genre pendaison de crémaillère et tout, mais honnêtement ça fait pas longtemps mais ça a dépassé le cercle de nos potes. On voit aujourd’hui qu’on a de vrais inconnus qui viennent nous voir, qui nous ont croisé par hasard à un endroit et qui revienne nous voir ailleurs.

Patrick : On arrive quand même à toucher un public jeune, et c’est très drôle.

Pierre-Marie : Il y a un nouveau mouvement de public qui n’est pas forcément anti-techno mais qui a envie de passer à autre chose que la techno, et je pense qu’on est une bonne alternative, une ouverture culturelle sur le monde, ça c’est un des traits du projet autant dans la musique brésilienne, mais on passe aussi de la musique indienne, des choses comme ça, africaine et tout. On la passe pas en disant « ah c’est de la musique arabe attention ou c’est de la musique africaine » , c’est juste que ça fait partie de nous, c’est ce qu’on kiff quoi ! Les gens sont en recherche aussi de cette musique là, qui est quand même une musique énormément inspirée des années 1970 où il y avait une forme de révolution musicale mondiale avec le disco, le psychédélique, toute l’introduction des premiers synthés électroniques mais analogiques. Aujourd’hui on est dans le côté sunshine mais pas le côté sunshine aspetisé. Dans le sunshine il y a un peu de profond.

Patrick :  Sur l’âge du public, je suis à côté enseignant en école d’art et mes élèves viennent aux soirées, pas parce que je suis leur prof mais parce qu’ils découvrent de la musique qu’ils n’ont pas forcément l’habitude d’entendre. C’est nouveau, ils ont 22 ans, 23 ans. Regarde A l’eau, ils ont 22 ans d’âge moyen et ils nous invitent. On était un peu surpris même si on a des liens c’est toujours surprenant que les jeunes s’y intéressent.

Pierre-Marie : Tu te dis que le digging revient un peu au goût du jour et c’est cool.

Le choix de genre atypique de Sheitan Brothers, au sens hors House et Techno, ça c’est fait naturellement ?

Patrick : En vrai, la musique électronique existe aussi dans ces pays-là.

Pierre-Marie : Il me faudrait un peu de temps pour te répondre de part mon histoire personnelle … Je ne viens pas de la Techno à la base et pourtant je me retrouve à la programmation d’un festival électronique. Parce que le jazz, la musique black, parce que l’electronica qui m’a beaucoup marquée. Je suis rentré dans la techno très tard, y compris la House, et effectivement j’ai jamais été dans ces chapelles là au final. Aujourd’hui ce qu’on fait n’est pas du tout en opposition ou en relation avec ces chapelles.

Patrick : C’est une continuité

Pierre-Marie : C’est le groove.

Patrick : Moi je viens de l’italo, de la new-wave, de la cold-wave, et en même temps ce que l’on joue nous c’est ce qui nous fait. En plus, on a des morceaux qui vont être des morceaux teintés Afrique / Brésil / Moyen-Orient qui vont être techno, d’autres qui sont House, et qui rentre dans ces codifications là. Nous ce qui nous intéresse c’est la couleur qui est apportée, et c’est ça qui nous intéresse aujourd’hui dans le digging, ne pas rester focalisé sur les époques, boogie disco 80’s mais aussi de se dire « aujourd’hui, qui sont les nouveaux acteurs de cette musique ? Comment ils intègrent la mondialisation de la musique ? Comment ils intègrent – grossièrement et caricaturalement – la house et la techno tout en réintroduisant leur patrimoine culturel ? » Nous c’est plutôt là que se pose la question de ce que l’on aime jouer. Y’a des morceaux qu’on joue qui sont de l’ordre de la Techno, même de l’acid, mais qui sont produits au Brésil ou à Jérusalem, et qui ont une forte teinte culturelle du pays dans lequel il est produit. Finalement c’est ça qui nous éclate ça donne tout de suite une couleur à un morceau.

Pierre-Marie : C’est ça, trouver la musique qui nous éclate.

Patrick : La question du genre ne se pose pas, on peut passer de la Techno à la disco, à la House, le genre il explose et on oublie la sectorisation de la musique. Ce qui va lier un de nos set, c’est le groove et les influences culturelles, d’où viennent les morceaux. C’est plus ça qui nous intéresse.

Pierre-Marie : Nos mixes sont tagués avec des catégories pour que les gens les retrouvent, pour ceux qui cherchent spécifiquement, mais on a un mix qui s’appelle « Bled du futur » , l’idée c’était juste de dire que ça se retrouve là-dedans. Par exemple quand je recherche de l’arabic disco, ce qui est assez rare, j’en avais mis dedans alors je l’ai taggé pour que les mecs qui en cherchent puissent en trouver dedans, mais y’avait pas du tout de disco au fond. Tu sais, je fais de la programmation, et on a créé des cases pour faire de la médiation, c’est très réducteur au final. Ca sclérose les genres, on a créé ces cases là pour expliquer à un autre comment c’est construit. On cherche plutôt des morceaux qui ont un aspect assez easily-listening, on va pas se mentir on fait pas dans l’electronica expérimentale, mais qui ont quand même un fond culturel assez puissant, très marqué, très identitaire. En fait, on prône une sorte de musique très identifiée tout en étant assez facile d’accès, et c’est ce que permet la musique électronique. Le dancefloor te permet la danse et d’aborder, de cette manière et depuis la nuit des temps, des musiques populaires. C’est un très bon médiateur pour la musique, la danse et la musique sont très liées et le DJing et l’électro permet de faire couler ça sur un dancefloor.

Comment s’effectue le travail de recherche, de digging ? 

Patrick : Dans l’idéal, c’est d’aller dans le pays. On l’a vécu, c’est là que tu découvres des choses et tu rencontres les gens sur place qui vont aussi t’orienter sur des trucs. Après ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est qu’on a développé un réseau avec d’autres DJs qui ont des teintes musicales et avec qui on échange des choses. Et sinon nous le digging c’est tous les jours. Déjà toi (Pierre-Marie) c’est ton métier et moi la musique je passe mes journées à écouter des choses et à chercher des trucs. Je le fais en tâche de fond pendant que je fais mon métier mais ça reste un truc qui reste de l’ordre du quotidien. On n’est pas là à chercher la pépite, on écoute des choses. On passe du temps à écouter, on parle à des gens, on se fait orienter, on échange.

Pierre-Marie : Mine de rien, y’a quand même beaucoup d’outils sur internet qui permettent de trouver un paquet de choses. Après c’est très compliqué, il faut trouver ses repères.

Patrick : Il y a des méthodologies.

Pierre-Marie : Ouais, après au-delà des méthodo, tu as raison, c’est tellement vaste que tu fous quelqu’un en face sans repère il y arrive pas. On fait beaucoup de rebond, il y a une connaissance des styles, des choses, tu découvres un style que tu aimes bien et tu vas fouiller.

Patrick : Il y aussi des labels qu’on suit de très près qui sont aussi des vecteurs de diffusion de nouveau morceau pour nous. Il y a des micro-labels qui continuent à diffuser, Disco Halal en fait partie, Disco Deviance, on les suit parce qu’on sait qu’il y a tout un réseau autour, de personnages qui activent ces labels et qui permettent de diffuser cette musique qui va nous parler à nous en tout cas. C’est des outils, c’est dans ce sens là que je parle de méthodologie, c’est qu’on a des clés aujourd’hui. On sait qu’en ouvrant cette porte derrière on aura potentiellement certaines choses.

Pierre-Marie : On a un respect énorme pour tous les collectionneurs qu’on suit et qui font un travail énorme. Nous on sélectionne dans leurs sélections. Sur les musiques arabes y’a un mec comme DJ K-Sets il m’a ouvert un catalogue de musique extraordinaire, c’est comme quand tu parlais d’Awesome Tapes From Africa ils font un vrai travail, y’en a plein dans le monde et on essaie de les trouver. Ils font un énorme travail de numérisation, d’éditeur, qui te permette de jouer ces morceaux en club.

Patrick : Tout ce qu’on fait dépend vraiment d’une communauté, de strates au-dessous.

Pierre-Marie : Nous on s’est juste pointé là-dedans en sélectionnant des choses qui nous paraissaient jouable et intéressante à proposer dans notre délire, mais y’a vraiment beaucoup de jeunes qui s’intéressent à la culture musicale mondialisée mais pas dans le sens commercial, dans le sens indépendance et là c’est intéressant.

Patrick : Et revendicative parfois. Y’a quand même, sur les mouvements de musique africaine, tu prends le kwaito c’est de la House des années 90 à Soweto produit par les gens qui habitent à Soweto mais qui est à la fois hyper festive mais également une célébration de la fin de l’Apartheid et du coup, c’est une musique super engagée politiquement. Et ça reste du dancefloor pur même si elle est imprégnée d’histoire.

Pierre-Marie : C’est comme quand tu prends Islam Chipsy and Eek en musique au Caire, c’est un mec qui émerge au moment du printemps arabe en Egypte et qui avant ne pouvait s’exprimer que dans les mariages. Il s’est dit vas-y j’y vais et il fait un truc de trance incroyable.

Patrick : Il y en a beaucoup, y’a Mahmood Jrere qui est un chanteur de hip-hop qui habite à Tel Aviv qui justement chante en arabe, en français et en hébreu en fait. Ils ont dans leur crew cette volonté de diffuser de la musique.

Pierre-Marie : Et d’ailleurs c’est dingue comment en Israël, quand on cherchait des musiques du pourtour méditerranéen, les gros diggers on les trouvait en Israël. C’est des israéliens qui collectionnent les musiques libanaises, syriennes, marocaines, algériennes. Eux c’est incroyable, c’est les plus pointus, ils ressortent d’ailleurs un catalogue là-dessus. Tu vois que des israéliens, eux, ils peuvent te pacifier le monde arabe en deux minutes, et ils le font par le biais de la musique et de la production, et de la collection.

Être D.A. de Nuits Sonores et du Sucre, est-ce que c’est parallèle à Sheitan Brothers ou est-ce que ça vient en complémentarité du projet ?

Pierre-Marie :Déjà il y a une sorte de muraille entre les deux, parce que d’une part c’était important pour moi depuis le début de faire Sheitan Brothers sans dire que je faisais le reste. Après je ne vais pas nier que ça m’arrive d’utiliser mes contacts mais c’est plus parce que je suis un personnage public à Lyon. Après, la distance entre les deux, quand on joue au Sucre, c’est généralement plutôt une demande, ce n’est pas moi qui m’auto-book, mais des collaborateurs qui me disent « ouais là ton projet ça marcherait bien » . C’est hyper complémentaire, parce que ça m’apporte une approche, une recherche musicale qui me sert dans les deux cas quoi, sinon on ne m’aurait pas autorisé à le faire, si ça ne nourrissait pas le projet. Après, Nuits Sonores (Farty) ne nourrit pas le projet Sheitan Brothers mais c’est plutôt l’inverse, mes recherches dans la musique que je fais via Sheitan Brothers fait que je me rends compte que cette scène est peut-être intéressante. C’est important, parce qu’aujourd’hui il y a plein de forces créatives en France, à Lyon, et c’est bien de ne pas mélanger les deux, de ne pas construire ma carrière sur le dos de mon travail et au contraire, de me servir de ce projet-là qui est hyper intéressant, hyper indépendant et qui est du fun aussi. C’était aussi pour moi l’occasion d’amener un peu de fun et de retrouver quelque chose. Quand la musique devient professionnelle tu perds un peu de ce qui t’as amené dans la musique, c’est à dire une forme de naïveté et de sensibilité un peu générationnelle. Ca me permet de retrouver un peu de passion et de plaisir non-calculé ou non-aseptisé par mon travail.

Comment est-ce que vous travaillez, puisque vous êtes deux, en amont des sets ? Qui va faire quoi, etc ?

Patrick : On ne répète pas, d’une parce qu’on n’a pas le temps, et je pense que c’est pas plus mal. Le projet se construit beaucoup sur l’énergie, pour nous c’est inconcevable de préparer un set en amont. C’est à dire que nous, ce qu’on aime, c’est regarder les gens réagir en fonction de ce qui se passe. On prépare nos playlists parce qu’on vient pas avec 40GO de son. On échange beaucoup de musique entre nous.

Pierre-Marie : Ce qu’on n’a pas fait depuis longtemps, mais généralement, vu qu’on fait un exercice compliqué qui est de jouer un morceau chacun, un ping-pong, c’est très difficile

[On nous coupe, la péniche où nous mangions ferme ses portes et nous sommes restés un peu trop longtemps, ndlr]

La difficulté c’est qu’on connaît presque tous les morceaux.

Patrick : Ce qui est fun c’est quand on arrive à se claquer une pépite qu’on n’a pas fait écouter à l’autre, et que pendant la soirée tu lances un truc et l’autre te regarde il fait « Pfiou, ah ouais ! » .

Pierre-Marie : Ce qu’on t’a pas dit c’est que le gros kiff du projet c’est de jouer tous les deux, et même entre nous y’a une sorte de connivence qui se crée. On est les meilleurs amis, mais y’a un truc qui se passe seulement quand on joue.

Interview des Sheitan Brothers / DJ Set

Au final, le DJ set de Sheitan Brothers est live au sens où il n’est pas préparé ?

Patrick : Exactement.

Pierre-Marie : On se connait bien, on a des morceaux communs.

Patrick : On sait ce qu’on joue de toute façon et d’une manière générale, mais y’a un côté live dans le sens où on a beau avoir des morceaux qu’on va rejouer plusieurs fois dans des soirées, on va jamais les placer au même moment parce que ça va dépendre de l’instant dans lequel les choses se passent. Nous on va avoir une espèce de symbiose tous ensemble.

Pierre-Marie : En fait, on a parlé de notre parcours et tout mais notre kiff ultime c’est ça : quand on est tous les deux, qu’on est en symbiose avec le public, tous les deux, et ça c’est cool !

Patrick : Parce qu’il y a un vecteur dont on parle rarement dans la musique et que nous on a découvert avec l’expérience la petite expérience Sheitan Brothers qu’on a, c’est qu’il y a une vraie expérience sensorielle qui se passe quand on mixe entre nous, et avec les gens. Y’a des soirs où on est moins en forme que d’autres et ça se ressent dans la musique, y’a des soirs où quand nous on a décidé de tout péter bah on casse tout !

Pierre-Marie : Mixer c’est quand même une expérience contextuelle, et c’est avec les gens en face que tu construis la soirée. Ce qui est génial c’est qu’on est deux pour faire ça, et que ça fait deux fois plus d’énergie, et c’est tout l’intérêt; On n’est pas des artistes, on est des ambianceurs, on fluidifie la communication entre nous et la musique, une communion.

Patrick : C’est la messe, on aime bien dire qu’on organise des messes. Une soirée c’est pas que de la musique, c’est aussi la présence qu’ont les gens sur scène.

Pierre-Marie : Et de la danse.

Patrick : Nous on réagit beaucoup à ça. Le public nous amène à nous transcender, y’a un truc très shamane en fait là dedans, qui est super fun. C’est Sheitan Brothers, c’est un truc un peu mystique où à un moment tu laisses sortir la bête, et tu te lâches.

Pierre-Marie : Le projet c’était aussi un peu de nous laisser sortir de nos personnalités. Je peux être une personnalité très froide tu vois, mais quand je mixe je lâche les chiens, quand le Sheitan sort c’est …

Patrick : C’est une triangulation super précise entre la musique, le public et nous. Un public qui va pas bouger, nous on va avoir du mal à laisser sortir le truc par contre si on arrive dans une soirée, ça nous est arrivé beaucoup de fois, où les gens sont avec nous, là c’est parti et tu réfléchis plus !

Pierre-Marie : Là il faut tout donner.

Extrait : Sheitan Brothers – Sao Maleykoum

Vous avez parlé de production, c’est une partie intégrale du projet Sheitan Brothers ou pas ?

Pierre-Marie : Ouais la production c’est venu du fait qu’on a voulu pousser le truc plus loin, maintenant qu’on kiffe cette relation de dancefloor et tout, on s’est dit qu’il nous manquait peut être des éléments, comme des tracks qu’on trouve pas et qu’on cherche. Alors on s’est dit pourquoi pas, on va les faire ! C’est plus simple au final, on est rentré dans cette démarche là de créer des musiques qui rassemble tout ce qu’on recherche dans un morceau, et dans cette optique de faire un son qui va éclater les gens, qui est vraiment notre image à 100%. Après on n’est pas producteur, on bosse avec un pote à nous qui est venu au Brésil d’ailleurs, il a bien kiffé notre projet et ça lui fait également ses armes en production. Il comprend vraiment ce qu’on fait et donc on bosse à 3 là dessus, on crée des trucs qui nous éclate. Là on fait vraiment le truc sur-mesure quelque part. Nos petits missiles skeuds on les a fabriqué.

Patrick : Ils sont pré-programmés pour être tirés dans le public.

Pierre-Marie : Et ça pousse le curseur un peu plus loin.

Patrick : Oui, c’était de challenger, nous on est plutôt des personnages qui aiment quand ça challenge un peu même si ça nous emmène dans des territoires qu’on ne connait pas, on ose. Et c’est comme ça qu’on a commencé à mixer.

Pierre-Marie : On ne se surrestime pas, on essaie et on tente des choses. On se crée nos outils.

On en parle de votre communication visuelle ?

Pierre-Marie : Ouais, si tu veux t’as le milieu de l’underground, du machin, tout le monde a ses codes machins. Nous on revendique pas d’être à ce niveau-là ou d’être dans cette cour là. On fait ce qu’on kiffe et quelque part on aime bien aussi ce décalage que t’as bien décrit dans ton article. Effectivement, on est les deux blaireaux qui font des jeux de mots et des blagues, on a commencé à faire des soirées sur des jeux de mots, et on continue à faire ça. On a un degré de fun, on va faire des trucs qui nous font marrer, faire des trucs super léchés en calculant son image ça nous intéresse pas du tout. On le fait déjà dans notre métier, mais là on essaie pas de développer, de révolutionner quelque chose. On aime bien ce décalage entre nos visuels et nos blagues, et le fait que quand on vient, c’est avec du matos. C’est sérieux mais décalé au second degré. On aime bien que les gens pensent qu’on est deux blaireaux mais qu’ils se disent qu’ils ont passé une pure soirée.

Patrick : C’est comme un match de boxe, ça se joue pas sur l’affiche mais sur le ring.

 

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