Toujours dans une certaine empreinte trance, nous continuons l’exploration de paysages sonores complexes et intimistes. Avec des BPM relativement lents, bien qu’ils accélèrent petit à petit pour saisir les pas de danse au-delà d’un déhanché, Ed Isar amène un voyage texturé et sensuel dans ce podcast enregistré à l’occasion du premier Goûtez Électronique de Nantes de cette année. Co-gestionnaire de Musique Pour La Danse, fondateur de Remember 430, Ed Isar est un activiste pour la musique, pour ce qu’elle véhicule et véritable défenseur d’un sens artistique dévoué.

La photo utilisée pour la cover est de © Laura Lot.

Eclipse Collective Podcast #8 : Ed Isar

Interview de Ed Isar

Hello ! J’espère que tu vas bien. Peux-tu nous expliquer comment tu es venu à jouer, produire ou mixer de la musique ?

Salut ! Tout roule, merci.

Depuis que je suis gamin j’ai l’envie et le besoin de partager la musique, j’étais le mec qui se ramenait avec sa pile de CD 2 titres en boum et qui ne quittait pas vraiment le poste de la soirée.  Quand j’étais ado j’étais intéressé par plein de genres musicaux, que ce soit les musiques jamaïcaines, le rock, le punk, le métal sous toutes ses formes (Dieu merci le groupe de death metal dans lequel j’ai un peu joué de la basse est introuvable online), mais aussi les musiques gothiques, l’EBM à l’ancienne et la techno. Après le bac j’ai déménagé à Londres et c’est là que je me suis mis à mixer de la musique, à l’époque on était en plein dans la minimale et ce qui restait de la UK house, je me suis vite intéressé à d’autres genres. J’ai toujours eu des instruments de musique d’obédience électronique chez moi et j’ai plus ou moins produit de la musique selon les périodes de ma vie. En ce moment je m’y remets, avec l’idée de faire des morceaux pas forcément club. Je m’éclate à expérimenter plein de choses, je me rends compte que le formalisme des morceaux clubs m’ennuie un peu, mais je ne ferme aucune porte. Tout ça pour dire que je me concentre sur le côté thérapeutique et défoulant de la production, sans me dire que chaque track doit forcément devenir un disque. Et de fil en aiguille je me rapproche d’un son et d’une patte sonore que je verrais bien sur un EP ou un LP. Entre temps, je partage des edits ralentis sur SoundCloud et ils ont l’air de bien circuler, je me réjouis de savoir qu’ils sont joués par des gens que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam.

Mon travail de double label manager me prend pas mal de temps, temps qui pourrait bien entendu être utilisé pour créer, mais je trouve que c’est important aussi d’investir du temps, de l’énergie et de l’argent pour offrir une plateforme pour que différents artistes et leur musique puissent être (re)découverts par le plus grand nombre.

Ce mix est un peu particulier car il a été enregistré en direct, tu peux nous en dire plus ? Quel était ton mood quand tu l’as joué ?

J’ai joué ce mix au Goûtez Electronique à Nantes, que je remercie pour l’invite et pour l’enregistrement. C’était un open air sur les bords de Loire. Plusieurs centaines de personnes au début, plusieurs milliers à la fin. Sans doute un de mes plus gros publics ! J’ai eu envie de faire un mix lent, sensuel et hypnotique mais en montant progressivement la pression et le BPM. J’ai joué deux heures, mais j’ai préféré me concentrer sur les 2/3 du set pour ce podcast, ça m’a semblé plus cohérent. La dernière demi heure, celle qu’on entend pas, était plus classique, c’était en quelque sorte pour remercier ceux qui ne sont pas habitués à la danse lente de m’avoir fait confiance. D’ailleurs j’ai vite capté que j’aurais pu jouer des choses beaucoup plus « faciles » ou avec une plus grande chance de plaire au plus grand nombre. Je le fais parfois, mais parfois je me dis qu’il faut aussi essayer de sortir les gens de leurs attentes et de leur faire découvrir quelque chose de différent.

Qu’est-ce que tu cherches avant tout à transmettre quand tu mixes ?

Je suis intéressé par les disques qui vont me faire bouger le corps, avec un groove imparable, soit chaleureux ou franchement nerveux. Mais il faut aussi qu’il y ai une composante psychédélique, des textures intéressantes, des mélodies qui me parlent et une certaine émotion. Je ne sais pas jouer un seul et unique genre pendant des heures, ça m’emmerde terriblement. Donc ce que je cherche à transmettre quand je mixe, c’est une histoire, qui relie des disques / genres / styles / énergies différents, mais avec un certain fil conducteur. J’appréhende le mix comme un voyage et comme une expérience, autant pour moi que pour le public. Je ne sais jamais trop où ça va nous mener, chaque fois est différente. Mais si je peux répandre les ondes qui m’inspirent ce jour là et que je vois que les gens rentrent dedans et passent un bon moment, alors je considère que ma mission est accomplie.

Tu fais partie de cette scène qui joue à des rythmes plutôt lents, pourquoi ce choix esthétique ? Est-ce une constante ?

J’ai depuis longtemps une affinité avec la lenteur du BPM. Quand les disques sont ralentis, tout devient plus sensuel, le champ sonore s’élargit, les mélodies baissent de quelques octaves, on ressent mieux le groove, et comme entre chaque beat l’espace est dilaté, on peut mettre une autre énergie dans sa danse. Les gens ont toujours le sourire quand tu joues lent et se meuvent d’une autre manière que quand c’est rapide. On se rapproche plus du battement normal du cœur.

Mais ce choix esthétique va plus loin que le club. J’ai une émission d’ambient et d’expé sur Radio Belleville qui s’appelle Moins Vite Plus Loin où je crée des mixes dans ce style là, que j’affectionne depuis des années et où j’invite des DJs et musiciens qui m’inspirent.

Face à l’accélération toujours plus frénétique d’un monde qui demande une disponibilité immédiate aux gens et qui réduit l’attention et la patience au néant, face à un certain néolibéralisme qui empoisonne les sphères de la création culturelle au sens large et qui semble corrompre l’utopie originelle de la house music (inclusive, ouverte, accueillante, fédératrice) au profit d’un certain individualisme et d’un entre-soi, je trouve qu’il est bon de ralentir la cadence et de militer pour des approches alternatives qui se jouent des normes et des dogmes qui essayent de nous faire croire qu’il y a une « bonne » et une « mauvaise » vitesse.

Même si la lenteur me tient vraiment à cœur, ce n’est pas vraiment une constante. Quelques heures après l’open-air, j’ai joué au Macadam à Nantes également et là c’était un set de techno racée à 133 BPM. C’est en variant et contrastant les expériences qu’on peut en tirer le meilleur de ce qu’elles ont à offrir.

Remember 430, quel est le projet qui se cache derrière ce nom ?

Pour te parler de Remember 430, il faut que je te parle de Musique Pour La Danse d’abord. C’est un label dont je suis co-gestionnaire, qui fait partie de la famille Mental Groove. Son fondateur Olivier m’a proposé il y a quelques années de le rejoindre sur ce projet qui fait surtout des ré-éditions de musique oubliée et inoubliable. On a fait une anthologie de Ro Maron, un des pères de la New Beat, des EPs divers et variés de Orlando Voorn, Frankie Bones, Nate Krafft et plein d’autres. Récemment on a aussi ressorti Break The Limits, un projet hyper influent de early UK Hardcore, de l’an 1990, ainsi que des inédits par Dirk Desaever, un producteur entre coldwave mediévale et New Beat schizophrène. Donc voilà pour Musique Pour La Danse. C’est super de sortir des ré-éditions, mais j’avais très envie de mettre en avant des jeunes artistes, ou du moins des artistes n’ayant pas encore percé. Remember 430 est né de ce désir là, et c’est un label qui met l’accent sur les créations originales. Je me rends compte que je m’en fous un peu des modes et des tendances, j’ai toujours été plus intéressé par ce qui se trouve en marge du dancefloor. Le premier disque est par un Français installé en République Tchèque qui fait une sorte de dub techno shamanique, aussi caverneuse que brumeuse, avec un son que je n’ai entendu nul part ailleurs. J’ai sans doute lancé ce label au pire moment depuis quelques années pour démarrer un projet sans fanbase, il est pas évident de se faire remarquer, mais j’y crois et je me dis qu’à un moment le label trouvera son public. Et puis même si ce n’est pas le cas, je serai quand même content du travail effectué et je suis sûr que dans 5, 10, 20 ans, tomber sur les disques de ce label fera des heureux.

Des projets à venir dont tu souhaites nous parler ?

Oui ! Par un hasard du calendrier j’ai deux sorties de prévue le même jour, en date du 28/06. La première sur Musique Pour La Danse comporte des inédits de Coil, groupe culte dont les fondateurs sont malheureusement décédés. Ils ont fait en 92 la BO d’un film de prévention sexuelle pour hommes gay. Les morceaux ne sont jamais vraiment sortis ailleurs. Entre sensualité baléarique  sur boucle de breakbeat pour les uns et ambiances feutrées d’un jazz d’inspiration Lynch / Badalementi pour les autres. L’autre projet à venir, et qui sort le jour même, c’est le premier album de Emauz, une artiste DJ / productrice et créatrice de mode. On a beaucoup d’amis en commun au Portugal, l’année dernière elle m’a envoyé un album qui m’a tout de suite parlé. Ce sera la deuxième sortie de Remember 430, je vous invite à y jeter une oreille !